Résumé

Kalba, jeune lycéen, a été désigné pour succéder son feu père comme prêtre des dieux de Tsépia. Il lutte et résiste aux esprits avec l’aide de sa mère et de son frère qui ignorent les ruses du monde invisible et n’ont qu’une mince connaissance du Seigneur Jésus. S’en sortiront-ils vainqueurs ?

Couverture de l'ebook

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Début de la Nouvelle

Il était cinq heures et demie quand toute la maison fut réveillée par des cris :

« Non ! Je ne veux pas ! Je ne veux plus vous voir ! Laissez-moi tranquille ! »

Nous rejoignîmes Kalba dans la cour. Il se tordait de douleurs sous des coups. Il semblait frappé par des personnes invisibles et résistait contre un ordre que lui seul saisissait.

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« J’ai le choix et je ne vous servirai jamais, allez-vous en ! Je ne veux plus vous voir ! » criait-il à répétition.

Depuis bientôt un an, des scènes pareilles s’étaient répétées, parfois sous la pluie, parfois dans la boue et tous commencions à en avoir marre. Nous étions épuisés et personne pour nous indiquer un conseil satisfaisant. Tous les vieux qui conseillaient maman lui suggéraient de convaincre Kalba afin qu’il acceptât la demande des esprits. Fervente catholique et confiante que Dieu ferait quelque chose, maman se remettait au rosaire et le comptait dès qu’elle avait un instant de libre. Elle gardait espoir que la Vierge Marie interviendrait.

Les crises de Kalba commencèrent après le décès de papa. Notre père était Nkemsse de Tsépia et avait désigné Kalba comme son successeur, ce que ma mère ne voulait point entendre. Elle priait nuits et jours afin que Dieu fît de son fils un prêtre catholique. 

(Nkemsse veut dire prêtre ou sacrificateur en langue Ngiemboon).

Papa décéda à la veille du BEPC de Kalba et c’est la grâce de Dieu qui soutint mon frère dans la réussite de son examen. Durant les années de Seconde et de Première, les visitations des esprits étaient espacées d’au moins un mois. Elles devinrent hebdomadaires dès la rentrée de Terminale. Nous étions en Avril et le Bac était proche. 

Ce matin-là, la scène était affligeante pour nous qui étions présents et ne savions comment sauver Kalba de ses agresseurs. Malgré tous les « Mâ Marie Tsa mésin’gé mon, » ce qui traduit veut dire : « Mère Marie aies-pitié de moi,  » rien ne stoppa la bastonnade des esprits et c’est en spectateurs vaincus que nous et nos voisins étions là, dans la pénombre matinale, réduits à observer sa détresse. 

Aux environs de six heures et trente minutes, alors que le jour prenait le dessus sur les ténèbres, Kalba se calma et sombra dans l’inconscience. Il était couvert de blessures. Maman et moi résolûmes de le conduire à l’hôpital et je le pris sur mon dos. En chemin, Kalba se réveilla. A nos questions, il ne voulut rien répondre. 

Arrivés à l’hôpital, l’infirmière nous renvoya. Elle exigea que Kalba allât faire sa toilette avant de revenir. Notre maison était à 45 minutes de l’hôpital et nous reprîmes la marche aussitôt. Cette fois, mon frère préféra marcher. 

A la maison, un des amis de papa nous attendait.

― Mâ Lissape, dit le monsieur, où êtes-vous allés de si bonne heure ? Ça fait un moment que je vous attends.

Maman s’inclina pour saluer le monsieur :

― Je vous salue Ndé ; asseyez-vous dans la paix, dit-elle. (Ndé signifie notable en langue Ngiemboon)

― Bonjour tonton, saluai-je.

― Comment vas-tu jeune homme, répondit-il, les yeux plutôt sur Kalba.

Maman courut prendre un banc de cuisine et s’assit à côté du visiteur qui ne tarda pas à énoncer l’objet de sa visite.

― En fait, je viens au nom des dieux de Tsépia. Je ne suis pas venu négocier ; je ne suis pas venu donner un conseil ; je ne suis pas venu de moi-même.

(Tsépia, nom d’une rivière, nom d’un sanctuaire de sacrifices, littéralement, Tsépia veux dire eau double, ou cours d’eau double)

― Asseyez-vous dans la paix, intervint maman.

― Crhmm ! Crhmm ! fit le monsieur, comme raclant sa gorge.

― Asseyez-vous dans la paix Ndé, insista maman.

― Cet enfant, n’est-il pas le fils de son père ? Personne n’ignore dans ce terroir qui était votre mari, c’est-à-dire le père de cet enfant ; personne n’ignore les hautes fonctions qu’il a assumées pour l’honneur des dieux et pour le bonheur de cette communauté. Tout le village connaît le prestige de celui qui était votre mari, notre digne Nkemsse.

Au notable dont le protocole refusait le droit au but, maman encouragea :

― Parlez Ndé, je suis disposée à vous écouter ; parlez s’il vous plaît.

 L’homme reprit :

― Suis-je venu m’entretenir avec vous depuis que mon ami votre mari a rejoint ses ancêtres ?

― Parlez Ndé, répondit maman, parlez, je vous écoute. Personne n’ignore l’étendue de votre sagesse dans ce village ; parlez, je vous écoute.

― Votre fils a eu le privilège des dieux qui l’ont élu pour remplacer son digne père. De nous tous qui servions son illustre papa, les dieux ne désirent que votre fils pour nous guider, dit le notable.

― Vous perdez votre temps ! intervint Kalba. Je n’aime pas vos dieux ; c’est à l’église que je veux aller !

Maman s’empressa de reprendre la parole, question de rattraper l’intervention de Kalba :

― Je vous supplie d’excuser cet enfant Ndé, les enfants d’aujourd’hui ne savent pas comment parler aux personnes de votre rang.

― Ne vous inquiétez pas pour moi digne femme ; ayez plutôt peur de l’entêtement de cet enfant à résister l’offre des dieux. Personne n’ignore la violence de leurs colères et je pense que vous en savez quelque chose.

Maman essuya une larme qui s’était mise à couler de ses yeux. Les paroles du notable n’étaient pas sans menaces.

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― Vous savez que tous vous respectent dans ce village et qu’il est difficile de désobéir aux dieux ; mais comprenez ma peine. Mes fils et moi sommes baptisés catholiques et si mon fils n’était pas têtu, il serait maintenant au séminaire.

A peine maman acheva ses paroles que Kalba déchira son tee-shirt et se tapa poitrine :

― Jamais je n’irai au séminaire, je suis le père de cet enfant. Ce sont les dieux de Tsépia qu’il servira ; il n’a aucun choix. Je fais de mon fils ce que je veux.

Après que Kalba eut parlé ainsi, le notable se leva, s’inclina jusqu’à terre devant Kalba. Quand il se releva, il remercia maman pour sa patience et ajouta : 

― Voyez que je n’ai plus rien à dire. Prenez courage ! Quand vous serez décidés, envoyez Pamen qui saura où me trouver.

Après le départ du notable, maman éclata en larmes : « Eh ! Ma souffrance ! Qui viendra pour me sauver ! » 

Voulant la consoler, je conseillai :

― Mais pourquoi refuses-tu Mâ ? Si Mâ Marie n’a rien fait depuis que tu comptes le rosaire, pourquoi compter sur elle ? Voici même que l’esprit devient arrogant à l’idée du séminaire, penses-tu que ses crises cesseront s’il entre au séminaire ? Trop c’est trop ! Si encore les esprits lui interdisaient d’aller à l’école ! Je n’ai jamais entendu que ces esprits-là empêchent d’aller à l’école.

Maman observa un temps de silence ; résignée, elle répondit :

― Va au magasin, prend le régime de plantain qui est là et rattrape le notable. Dis-lui que nous sommes d’accord.

― Jamais ! protesta Kalba. Tu es naïve maman, tu ne connais pas ce que papa souffrait. Je tiens à faire mon Bac et je tiens à aller à l’université comme mes amis. Je suis désolé, ils n’ont qu’à me tuer !

― Doux Jésus ! m’écriai-je. Que se passe-t-il donc en toi ? Dis-moi qui parlait tout à l’heure en toi ? Là j’entends mon petit-frère. Que se passe-t-il Kalba ?

― Je ne peux rien dire, mais je ne veux pas aller servir ces choses ; ils sont méchants. Jésus ne force personne d’aller à l’église mais eux ils veulent me forcer. Ils se croient plus grand que Jésus peut-être ?

Je regardai maman. Ses larmes avaient cessé de couler.

― Laisse le régime de plantain tranquille, dit-elle. Si Dieu ne nous aide pas dans cette affaire, personne ne sait comment elle se terminera. Je n’y comprends rien. Tantôt c’est ton père qui semble parler en lui, tantôt c’est lui-même. Demain, je verrai le prêtre à la paroisse.

― Et l’hôpital ? demandai-je.

― Accompagne ton petit-frère pour ses pansements, je vais aller aux champs, l’heure du champ est entrain de passer et je n’ai pas encore ensemencé le champ de Tsépia. Je vais aller semer du haricot et du maïs ; si nous manquons ce week-end, nous serons en retard sur le calendrier.

Le dimanche après la messe, maman rencontra le prêtre comme décidé. Ce dernier lui déconseilla fermement la consécration de son enfant au service des esprits. Le prêtre lui indiqua de résister jusqu’au bout. Fort de ce conseil, elle revint à la maison.

― Le prêtre m’a donné des prières à réciter et de l’eau bénite à répandre dans toute la maison. Autour du lit de ton frère, j’en répandrai selon la méthode qu’il m’a indiquée. Les dieux ne l’embêteront plus.

Dès avant la tombée de la nuit, maman fit les prières et aspergea l’eau bénite selon les recommandations du prêtre. Alors qu’elle achevait ce travail, un hibou hurla de toutes ses forces, traversant le ciel de la concession. Au lieu d’être rassurée par les libations, la panique saisit maman. L’augure de l’oiseau la perturba. Tremblante et nerveuse, elle courut reprendre le rosaire et se remit à le compter.

Kalba était allé au groupe d’études (il étudiait avec ses camarades) et ne savait rien de ce qui s’était passé. A son retour, il saisit le matelas de paille qui était sur son lit, le mit dans la cour et l’éventra dans l’obscurité. Je m’en rendis compte bien tard ; il avait détruit complètement le matelas. 

Avertie sur ce qui venait de se passer, maman fut envahie de sueurs. Elle tremblait et ne pouvait contenir ses pleurs. Le chapelet dans sa main droite, elle sortit de sa chambre d’où elle s’était retirée pour prier. Elle s’installa à la cuisine avec nous, mais ne fit aucun reproche à Kalba. Sa nervosité était cependant lisible et le comptage de son chapelet était irrégulier. Kalba quant à lui était calme et serein ; sa destruction du matelas était sans gravité et sa quiétude le montrait bien.

― Où vas-tu dormir Kalba ? lui demandai-je.

― Je dormirai à même le bambou, répondit-il sans émotion particulière dans la voix.

Juste après qu’il me répondit, un autre hibou traversa la cour, hurlant plus fort que le précédent, donnant l’impression d’un vol bas. 

Il devait être sept heures du soir et le silence gagnait déjà le village. Maman, troublée et dominée par la peur, saisit le reste d’eau bénite dans sa main gauche. Elle souleva la lampe de sa droite et s’engagea vers sa chambre. Peut-être voulait-elle faire d’autres rites ou libations ? Kalba la stoppa net.

― Cesse de te fatiguer. Tu commences à m’énerver, dit la voix au travers de lui.

La voix n’était pas celle de Kalba. Elle ressemblait à la voix de papa. Instinctivement, maman déposa la lampe au sol, versa une bonne quantité d’eau bénite sur le chapelet et le lança violemment sur Kalba. Sans sourciller, Kalba ramassa l’objet de prière et le jeta dans le feu de bois qui était sous le repas du soir.

― Mon fils, comment peux-tu me faire ça ? demanda maman effrayée.

― Je suis ton mari et non ton fils. Si tu me respectais encore, tu n’aurais pas fait ce que tu viens de faire, rétorqua la voix qui parlait de la bouche de mon frère.

― Mon mari est décédé il y a bientôt trois ans. Celui qui est devant moi est mon fils, répondit maman avec défiance.

― Si tu étais si pieuse que ça, tu n’utiliserais pas un objet de prières pour faire du mal !

― Je voulais te chasser du corps de mon fils. Tu n’as pas le droit de gâcher sa vie. Il a droit aussi à l’avenir comme ses amis, répondit maman.

― Cesse de m’énerver, sinon tu comprendras que c’est moi qui t’ai donné cet enfant et j’ai le pouvoir de faire de lui ce que je veux.

― Tu n’es donc pas son père, mais le dieu voleur !

― Héééééé ! s’écria Kalba tenant un gros morceau de bois tiré du feu. Ça suffit ! Tu m’as assez défié ! dit-il dirigeant le bout brûlant vers le visage de maman.

Maman tomba à genoux et se mit à implorer la pitié de l’esprit. Kalba jeta le bois par terre et sortit en courant. Je le poursuivis mais je ne pus aller loin. Je distinguais la route avec peine et il courait aisément. Je l’appelai plusieurs fois, il ne répondit pas. J’essayai de le raisonner à rentrer ; il ne répondit rien. Je retrouvai maman criant et pleurant à la porte. Quelques voisins avaient accouru et maman qui pleurait ne leur disait rien de cohérent.

― C’est Kalba qui vient de s’enfuir, leur dis-je.

― Que s’est-il passé pour qu’il s’enfuie comme ça dans la nuit ? Et tout ce froid ! Comment va-t-il faire ? demanda Pa André, un des voisins.

Après une heure environ d’attente, il ne revint pas et certains voisins proposèrent de faire confiance à Dieu, tandis que d’autres suggérèrent d’aller immédiatement voir le notable qui était venu au nom des dieux le jour d’avant. Les augures des hiboux n’annonçaient pas la paix et il fallait agir vite. Maman fut sensible au deuxième conseil et insista que je courusse voir le notable. « Même s’il est couché, insiste. A quoi me servirait un enfant mort ? » lamenta-t-elle. 

J’allai avec Pa André. Le notable était dans son salon ; il était en conversation avec quelqu’un et nous reçut avec peu d’intérêt. 

― Il commence à se faire tard, dit-il, nous indiquant de la main de les rejoindre à l’intérieur. 

― Bonsoir tonton, saluai-je.

― Vas-y, qu’est-ce qu’il y a ? répondit-il.

N’étant pas encore accoutumé au protocole des anciens, j’allai au but.

― Kalba s’est enfui depuis plus d’une heure environ. Personne ne sait où il serait allé. Nous sommes venus vous demander des conseils.

― Si vous êtes là pour le oui, rentrez chez vous, vous le trouverez à la maison. Si vous voulez lutter avec les esprits, nous n’avons pas cette coutume chez nous et je n’ai pas de conseils pour les rebelles. Le sort de ton frère est entre vos mains.

― Nous sommes d’accord ! Et c’est pourquoi maman m’a envoyé, répondis-je.

― D’accord ? D’accord pour quoi ? Vous êtes d’accord pour quoi ?

Je regardai mon accompagnateur, étonné par la question. Le notable reprit :

― Les dieux ne forcent pas les gens à les servir. Est-ce ta mère qui sera sa prêtresse, est-ce toi ? Vous n’avez donc rien compris.

― Dites-nous s’il vous plaît ! Aidez-nous à comprendre ce qu’il y a lieu de faire.

― Votre oui ramène votre frère à la maison. Allez le convaincre ; c’est à lui d’être d’accord avec les esprits, précisa le notable.

― Il aime beaucoup ses études et nous ne savons comment le convaincre.

― Ah ! Vous étiez d’accord ! Maintenant vous n’êtes plus d’accord ?

Le visiteur du notable éclata de rire : 

― Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha! Les enfants ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ils ne comprennent rien de ces choses ! Les études ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! 

Le notable s’efforça de le freiner :

― Laisse-les mon ami, c’est dans les sissongos qu’il va faire les études ; encore si les dieux le laissent vivre ! (Sissongos : mot pour désigner des hautes herbes coupantes)

L’intervention dernière du notable me glaça les os et je dus forcer mon esprit à trouver la parole de salut appropriée :

― Nous ferons notre possible pour le convaincre. Nous reviendrons demain avec une réponse qui vous satisfera !

― Vous êtes fous ! rétorqua le notable. Vous n’avez rien compris jusqu’à présent. Je n’ai aucune affaire avec vous. Je m’efforce juste de vous aider. Les dieux vous ont tout donné et ils peuvent faire de vous ce qu’ils veulent.

A ces paroles que je trouvai méprisantes, je ripostai :

― Je suis désolé, c’est le Dieu des cieux qui nous a tout donné et Lui seul peut faire de nous ce qu’Il veut.

― Ah ! Vous ne viendrez plus demain donc ! Allez donc dans la brousse chercher votre frère. Votre père vous a gracieusement élevé avec les offrandes des sacrifices et vous parlez maintenant du Dieu des cieux ! Regarde-les ! Sortez de chez moi ! Ingrats ! Bande d’ingrats ! Informe ta mère de ne plus s’approcher du champ qui est derrière la case des fétiches ; c’est là que je l’ai aperçue hier. Y retourner pourrait s’avérer dangereux.

― Et mon frère ? demandai-je, contrarié et intimidé par l’allure que prenaient les échanges.

― Il ira à l’école buissonnière, répliqua le notable. Les arbres et les animaux sauvages lui donneront les vraies leçons ; stupides que vous êtes.

Mon accompagnateur m’indiqua par le geste de ne plus parler et me tira à l’extérieur. Nous retournâmes à la maison où il fit à maman le rapport de tout ce qui s’était passé chez le notable avant de s’en aller chez lui.

Maman compta le chapelet tard dans la nuit et se coucha après les premiers chants du coq. A mon réveil, le jour était déjà levé. Kalba était revenu et s’apprêtait pour le lycée. A quelle heure était-il revenu, il ne dit mot. C’est après que je me rendis compte qu’il avait dormi dans la bergerie. Depuis la mort de papa, les bêtes avaient été vendues les unes après les autres et nous n’avions plus que quatre caprins.

Dès que maman se réveilla, je l’informai de ce que Kalba avait passé la nuit à la maison. A peine s’était-elle mise à danser qu’un lycéen arriva en courant.

« Kalba vient de tomber et il convulse. Il semble voir des choses que personne d’autre ne voit, » dit-il alarmé.

Je le suivis et trouvai Kalba dans une situation déplorable. Son uniforme était complètement sali et il ne cessait de crier. Ils avaient cours de mathématiques et sa crise s’était déclenchée dix minutes à peine le cours lancé. Son professeur me conseilla d’aller à l’indigène. « Ce n’est pas la peine d’aller ailleurs, » précisa-t-il. Je ne lui dis rien des évènements du week-end. 

Après l’avoir appelé plusieurs fois par son nom, Kalba se retrouva. Constatant l’état de ses vêtements, il ne résista pas et retourna avec moi. La plupart de temps, ses crises avaient eu lieu à la maison. Cette première en plein cours le traumatisa.

Une fois à la maison, il demanda :

― Si j’accepte de faire ce qu’ils me demandent, pourrai-je continuer mes études ? 

― Je ne sais pas, mais au moins tu auras la paix. Si ton prof a conseillé la tradition, il en sait certainement quelque chose. Après tout, il a fait l’université et l’Ecole Normale Supérieure !

― Si tel est le cas, allons. Je vous ai suivis la nuit quand vous alliez chez le notable et j’ai entendu tout ce qu’il vous a dit. Je suis d’accord, afin que tout le monde ait la paix.

― Mon fils, es-tu sûr de ton accord ? intervint maman. Souviens-toi de ton père. Il n’avait pas de temps pour lui-même et passait toutes ses journées dans ces lieux là. Mon fils, tu dois être le prêtre du Dieu de Jésus.

― Laisse-moi maman, depuis que tu pries Mâ Marie, qu’est-ce que ça a donné. Quand tu m’as jeté ton chapelet hier nuit, j’ai espéré un instant qu’il allait me libérer. Au contraire, cet esprit s’est mis en colère et a dominé mon corps. Si Dieu était là, il allait partir !

― Tu es donc conscient de toutes ces choses ! lança maman étonnée.

Maman m’engagea d’accompagner Kalba. Elle tint cependant à informer le frère de papa. Shanta était à plus de 40 kilomètres du village et elle allait à pied ; le voyage par la moto ou en taxi aurait coûté de l’argent que nous n’avions pas.

A son retour, il devait être 17 heures. Elle revint avec mon oncle, accompagné de son collègue. Ce collègue est pasteur ; il voulut comprendre ce qu’on avait fait à Kalba. Après le récit de ce qui s’était passé, il s’écria :

― Seigneur ! Pitié ! Il ne fallait pas.

― Est-ce qu’on avait le choix ? demandai-je. Vous ne savez pas ce que nous souffrons depuis bientôt un an et ce que nous avons traversé depuis le samedi ! 

Le pasteur sourit.

― Vous auriez dû ne jamais céder. Ces esprits là sont comme ça. Ils rusent, patientent, rusent encore. Ils sont méchants.

Maman réchauffa le repas de la soirée et leur en servit. A l’instant du départ, mon oncle insista pour que le pasteur priât. Ce qu’il fit :

« Seigneur, Créateur de l’Univers et de tous les esprits, nous te confions cette situation. Aide cette famille et donne-leur une solution selon ta grâce, » demanda-t-il à Dieu.

Peu après leur départ, le notable était là, accompagné de deux autres sacrificateurs des dieux de Tsépia. Ils étaient graves. A leur allure, nous comprîmes qu’il fallait leur accorder déférence et empressement. Ils refusèrent nos offres de chaises.

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― Demain, à 8 heures, soyez présents au sanctuaire avec un coq, une chèvre ; apprêtez un repas pour les prêtres. Pas de retard, pas d’erreurs, pas de questions ; dit l’un des sacrificateurs.

L’un d’eux avait une clochette en main. Il la sonna d’un coup.

Maman voulut protester mais se retint. Comprenant sa préoccupation, le monsieur termina :

― Votre fils ira à l’école s’il est sage. Les dieux passent avant l’école.

La journée s’acheva sans autre incident. Le camarade de Kalba lui avait recopié les cours et mon frère révisa ses leçons calmement jusque dans la nuit, s’aidant de la lampe tempête.

La cérémonie du mardi fut effrayante. C’étaient des incisions partout sur le corps, comme si celles du lundi n’avaient pas suffit. Ils le lavèrent par la suite avec des substances bizarres et déclarèrent que les esprits lui accordaient d’étudier, à condition que Kalba leur consacrât tous ses samedis.

De retour, maman trouva bon de téléphoner le frère de papa et de l’informer de ce que les prêtres avaient dit. Il promit de passer le lendemain.

Nous étions maintenant mercredi. Mon oncle et son ami pasteur arrivèrent aux environs de 16 heures. Suite au récit de ce qui s’était passé, le pasteur fut déçu et fort mécontent.

― C’est des voleurs ! Mais pourquoi vous ont-ils trompés par leurs humeurs ? C’est des voleurs d’âmes ces gens. Il ne fallait pas accepter. Vous acceptez de donner la main, ils vous prendront le pied et la tête ; vous les laissez faire, ils vous prendront le cœur et l’âme ! Faites attention. Lisez les Ecritures. Qui parmi vous sait lire les Saintes Ecritures ?

Maman et moi savions lire mais personne ne leva la voix. C’est mon oncle qui indiqua au pasteur que nous savions lire.

― Ah ! Je vois, vous avez honte. Avez-vous une Bible au moins ?

Kalba entra et ramena un Nouveau Testament.

― Mais voilà ! dit le pasteur. Ce document est largement suffisant ! Si seulement vous le lisiez, ces gens ne vous abuseraient pas avec autant d’arrogances !

Je voulus rassurer le pasteur que les prêtres accordaient à Kalba d’étudier. J’annonçai :

― Kalba ira librement à l’école sauf le samedi ; c’est ce qu’ils ont dit.

― Au Nom de Jésus, il ira à l’école même les samedis, protesta le pasteur. Et si des devoirs étaient prévus le samedi ; que fera-t-il ? Et si son examen tombe un samedi, il reprendra la classe ? On n’obéit pas au diable. Va à l’école le samedi, c’est moi qui te l’ordonne. Ils ne te feront rien.

« En toutes choses, faites vos prières et cessez de chercher des intermédiaires. Jésus lui-même a dit que tout ce que vous lui demanderez, il le fera pour vous. Adressez-vous à lui et laissez les saints se reposer un peu !

― Mais je ne peux pas laisser Mâ Marie ! C’est la mère de mon Sauveur ! riposta maman.

― Excusez-moi madame, je ne vous offense pas. Jésus est fidèle et bon. Quant à celle que vous défendez, je n’ai pas la preuve qu’elle soit fidèle, ni même qu’elle soit capable d’exaucer les vivants. Qui est fou pour invoquer les morts en faveur des vivants ? Le spiritisme n’est pas chrétien. Qui sait si vos problèmes ne sont pas aggravés par les prières que vous faites sur la tombe de votre mari ? Laissez les morts tranquilles.

Aussitôt mon oncle et le pasteur partis ; l’esprit se manifesta en Kalba :

― Vous ne pouvez pas me défier ! annonça-t-il. Vous ne pouvez pas ! Je vais vous pourrir la vie. N’appelez plus cet homme ici. Je le hais, je le hais, je le hais ! dit-il de la bouche de Kalba. 

Les yeux de Kalba avaient changé et l’esprit espérait une étincelle pour s’enflammer. Maman protesta quand-même :

― Tu n’es pas l’homme que j’ai aimé. Le pasteur a raison. Mon mari et moi n’étions pas dans la même religion, mais il m’aimait. Toi, tu nous détestes.

― Maintenant, je vous tiens, reprit l’esprit. Vous avez signé vos engagements avec moi et ne pouvez plus m’échapper. Vous m’avez consacré votre fils et il ne peut manquer au rendez-vous du samedi.

― Au nom du Dieu Créateur, il ira à l’école. Nous suivrons les conseils du pasteur, répondit maman.

A ces mots, l’esprit devint violent. 

― Je hais cet homme ! Je le hais ! Je hais cet homme ! criait-il, entrainant Kalba dans sa course.

Cette fois, Kalba ne fut pas retrouvé. Comprenant par les interventions du pasteur que deux puissances étaient en lutte, nous essayâmes de prier Jésus selon les conseils du pasteur. Nous le fîmes, mais Kalba ne revint pas. Le matin encore, nous priâmes, mais il ne revint pas de toute la journée. Le vendredi, nous entreprîmes les recherches et revînmes bredouilles. Nous le retrouvâmes samedi après midi ; sale, vêtements déchirés, couvert de tâches qui indiquaient les nombreuses piqûres de moustiques dont il avait été victime.

De retour, je suggérai à maman d’appeler le pasteur afin de solliciter son aide.

A leur arrivée, une foule nombreuse s’était attroupée autour de Kalba dans la cour. Il y avait des enfants, des jeunes du quartier ainsi que nos voisins. Dès que le bruit de la voiture de mon oncle se fit entendre, Kalba commença à s’agiter. Le pasteur et le frère de papa s’assirent avec nous devant l’entrée de la maison.

Immédiatement après les salutations, je leur expliquai les évènements des deux derniers jours. Je m’apprêtai à rentrer dans les détails des retrouvailles de Kalba en pleine forêt quand le notable et son groupe arrivèrent. A leur entrée dans la concession, les enfants et les jeunes s’écartèrent. Certains mirent les mains sur la tête, d’autres sur la bouche. Leur arrivée n’annonçait pas la paix. 

Quoique leurs machettes restassent dans leurs fourreaux brodés, chacun des hommes garda la main sur son manche. Leurs yeux étaient sur le pasteur, et les yeux des spectateurs voyageaient du pasteur aux prêtres et des prêtres au pasteur. La distance entre eux restait grande cependant.

Maman, saisie de panique, courut se jeter aux pieds du notable disant :

― Digne seigneur, pitié ! Ayez pitié ! Pardon ! Ayez pitié !

Le notable ne la regarda même pas. Dans son agitation, elle se tourna vers le second :

― Serviteur des dieux, pitié ! Pardon ! Pardon ! Ayez pitié !

Celui-ci ne lui dit rien non plus. La tension était montée et personne de la foule ne pouvait intervenir. Le silence était parfait. Seuls les oiseaux dans le ciel restaient ignorants de la gravité de ce qui se passait dans ce lieu. Aucun passant ne passait encore. Tous étaient captés par la scène et en devenaient des spectateurs de fortune. Maman se tourna vers le troisième, celui qui semblait le plus imminent du groupe :

― Pitié seigneur ! Pitié ! Pardonnez, pardonnez, pardon pardonnez !

Agacé, l’homme tira sa fine machette et prit l’élan :

― Waaaaaaaaaaahhhhhhhhh !!!!! Hurla maman en chœur avec la foule qui, émue par la scène, avait instinctivement amplifié son cri de détresse.

Au geste du monsieur, le pasteur et mon oncle se levèrent promptement. Maman s’étant jetée en arrière, rampa rapidement à quatre pattes en marche arrière vers le côté, se releva et courut se blottir dans les bras de mon oncle qui la réconforta gentiment sans perdre de vue les hommes qui jusqu’ici n’avaient rien dit du motif de leur visite. 

Las d’attendre l’introduction des échanges qui ne venait pas, le pasteur entreprit :

― Que la paix du Christ soit avec vous. Ma prière est que le Dieu qui a fait les cieux et la terre ; celui qui voit nos cœurs et nos méchancetés, celui qui sait pardonner l’homme le plus mauvais ; ma prière est qu’Il vous accorde sa paix.

Personne d’autre ne dit mot ; mais les paroles du pasteur diluèrent quelque peu la tension qui asphyxiait l’air. Il reprit :

― Sachez que Dieu désire vous pardonner vos péchés. Quelque soit le mal que vous avez fait à autrui, même à cet enfant qui est ici assis, je prie que Dieu vous pardonne. Il peut vous pardonner en effet car Il a envoyé son Fils unique Jésus à la croix afin que son sang vous pardonne toutes vos fautes. C’est par le sang que vous avez voulu consacrer cet enfant à servir vos dieux, mais le sang de Jésus-Christ est plus puissant. C’est par le sang du Christ que Dieu pardonne vos péchés. Il vous demande seulement de vous confesser et de vous détourner du mal. 

A ce niveau, le notable et trois de ses amis s’en allèrent. Celui qui avait levé le coupe-coupe sur maman resta ; il semblait intéressé par le discours du pasteur. L’homme de Dieu reprit :

― Ceux qui veulent demander pardon à Dieu pour leurs péchés, à ceux-là, je demande qu’ils se mettent à genoux et que chacun prie librement. Dieu connaît vos cœurs. Soyez brefs et précis. 

Aussitôt après, le pasteur continua :

« Père, toi qui aime tous les hommes, je te remercie pour le pardon des péchés de tous ceux qui te l’ont demandé. Donne-leur ton Saint-Esprit afin qu’ils soient capables de comprendre les Saintes Ecritures et de te suivre dans la vérité. Au nom de Jésus-Christ, amen. »

Immédiatement après sa prière, il se tourna vers Kalba qui avait tout observé en silence et dit :

― C’est bien toi Kalba le fils de Mâ Lissape ?

Kalba ne dit rien. Face à son silence, le pasteur demanda :

― Pourquoi n’es-tu pas allé à l’école le jeudi et le vendredi ?

Silence. Le pasteur insista en vain. C’est alors qu’il engagea :

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― Esprit impur, je te commande de sortir de cette vie au nom de Jésus-Christ.

― Je ne sortirrr… voulut protester l’esprit.

― Je t’ordonne de te taire et de sortir de ce corps. Va t’en et ne reviens point dans la vie de Kalba au nom de Jésus. Son corps ne t’appartient pas !

L’esprit cria à tue tête et sortit de Kalba, après l’avoir sauvagement agité. Après une dizaine de secondes, Kalba revint à lui-même ; se releva du sol d’où il avait été projeté par l’esprit et courut se jeter dans les bras du pasteur.

Eblouis par la scène, les spectateurs se mirent à applaudir et à crier. Certains disaient : « Les dieux sont partis, » d’autres : « Gloire à Dieu ! » d’autres : « Seigneur ! » et d’autres encore : « Pég giè léman liè oon lééééhhhh ! » ce qui traduit en français donnerait : « Ouaouh !!!! Combien grand est le miracle que nous avons vu aujourd’hui! »

Se retournant vers maman et moi, le pasteur dit :

― Suivez Jésus-Christ et apprenez à obéir à ses commandements.

La scène était surréaliste. Le bourreau de maman s’était repenti. Kalba venait d’échapper à un destin contre lequel il avait lutté jusqu’à ses limites.

Se tournant vers la foule, le pasteur rassura :

― Kalba a échappé, mais combien dans nos villages sont victimes des esprits méchants ! Les esprits en question prétendent être « grand-père, » « grand-mère, » ou même « papa » comme dans le cas de Kalba. 

« Yaaaaaah ! Qu’on ne vous trompe plus ! Vos parents ne deviennent pas des esprits impurs et méchants dans l’Au-delà. Allez lire l’histoire du pauvre Lazare et du riche dans l’Evangile selon Luc, chapitre 16, versets 19 à 31 et comprenez pour de bon ! Entre les morts et les vivants, il n’y a point de contact. »

Un jeune dans la foule tenait à exprimer sa pensée. Il dit :

― Que le Pâ de Tsépia nous dise la vérité. C’est le papa de Kalba qui le réclamait n’est-ce pas ? (Pâ de Tsépia ou papa de Tsépia pour désigner le sacrificateur repenti.)

Quelques uns éclatèrent de rire. 

Le prêtre de Tsépia quant à lui garda la tête baissée à l’oblique. Son visage était en sueurs et ses yeux écarquillés étaient figés dans le vide. Depuis son arrivée sur les lieux, il n’avait encore dit aucun mot. Le pasteur s’approcha de lui le premier et le félicita pour le courage dont il avait fait preuve pour se repentir.

Fin de l'histoire

Remarques finales

Kalba, L’Adolescent Qui Résiste les Dieux nous enseigne que nos parents ne deviennent pas des démons après leurs morts. Ils sont certes des esprits, mais des esprits humains avec des sentiments d'humains. Ils aiment encore leurs bien-aimés restés sur la terre et ne sauront leur faire du mal. Cette Nouvelle Littéraire expose à outrance l’imposture du culte des ancêtres.

 

Références et Copyrights

Nouvelle Littéraire Chrétienne

Collection : Foi et Traditions

Copyrights 2016 Tâ-Shalom Editions, Les livres de la liberté

Distribution par Tâ-Shalom Editions

ISBN de cette Nouvelle Imprimée: 9781520620718 

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Kalba, the Young Man Who Resists the Gods

Illustrations: Méli Métino Cédric Gaël, Monthe Paul

Publication : Tâ-Shalom Editions

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Tortures au Nom des Morts 

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Code de cette édition : 0002-TSE-ABD-I-FR-02

Mises à jour: 15/10/2017

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